lundi 7 mai 2018

Les États-Unis tentent-ils de transformer la Zambie en « Sri Lanka africain » ?

Article original de Andrew Korybko, publié le 11 Avril 2018 sur le site Oriental Review
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr


Zambia map 

La récente spéculation des médias sur l’état réel de la dette de la Zambie pourrait être manipulée par les États-Unis pour élaborer un narratif de guerre de l’information : ainsi, le pays deviendrait le « Sri Lanka africain », une perception trompeuse qui serait conçue pour enflammer le sentiment anti-chinois comme prélude au « corridor de croissance Asie-Afrique » indo-japonais qui a fait des percées décisives dans ce pays de transit géostratégique de la Route de la Soie.

L’exemple du Mozambique

L’État zambien du Sud-Centre africain fait les gros titres parce qu’il est censé avoir des dettes beaucoup plus importantes qu’il ne le prétend publiquement. Cela fournit une base au FMI pour retarder l’octroi d’un autre prêt jusqu’à ce que la Zambie restructure sa dette envers la Chine et certifie ses comptes sur ce qu’elle doit et à qui. Le Mozambique voisin a été impliqué dans un scandale au cours de l’année écoulée après que l’on a appris qu’il devait beaucoup plus que ce qu’il prétendait auparavant. Le discours qui prévaut aujourd’hui est que la Zambie pourrait « être un autre Mozambique » faisant en gros la même chose. Que ce soit vrai ou non, cela a empêché Lusaka d’obtenir le prêt de renflouement de 1,3 milliard de dollars qu’elle cherchait a obtenir, jetant ainsi le pays de façon inattendue dans un climat d’incertitude macroéconomique qui aggravera inévitablement ses problèmes politiques actuels, avec le temps.

Sensibilités politiques et économiques

Le pays connaît une guerre hybride de faible intensité depuis la courte victoire du président Edgar Lungu aux élections de l’été 2016, qui l’a même vu imposer un état d’urgence rapide l’an dernier en réponse à un incident avéré. Son gouvernement prétendait que c’était la preuve de l’intention de l’opposition de le renverser. Quoi qu’il en soit, le fait est que la situation politique de la Zambie est très sensible en ce moment et toute réverbération économique ou spéculation « crédible » de ce scandale de type « mozambicain » pourrait encourager l’opposition à recommencer ses activités de déstabilisation. En outre, l’économie zambienne est déjà exposée à la volatilité en raison de sa dépendance aux exportations de matières premières, en particulier le cuivre. Le gouvernement pourrait donc être confronté à une grave crise dans les prochaines semaines si cette question n’est pas résolue rapidement.

La première Route de la Soie des temps modernes

http://www.theheritageportal.co.za/sites/default/files/styles/adaptive/public/Benguela%20and%20Tazara%20Railway%20Maps.png?itok=WPn-dyI7
Cela dit, une « solution sans contreparties » pourrait être présentée par la Chine pour potentiellement prêter à la Zambie l’argent que le FMI ne lui accordera pas, bien que ce soit précisément le résultat que les États-Unis anticipent, dans ce qui pourrait finir par n’être rien de plus qu’une « fake crise ». La Zambie et la Chine entretiennent des liens très étroits qui ont été forgés au milieu de la guerre froide lorsque la République populaire a construit sa première Route de la soie des temps modernes. Le méga-projet TAZARA est un porte-manteau de l’Autorité des chemins de fer Tanzanie-Zambie qui a été conçu pour soulager l’isolement économique du pays enclavé en reliant ses abondantes réserves de cuivre au marché chinois. Depuis lors, le rôle de la Chine dans l’économie zambienne n’a fait que s’accentuer, même s’il n’a pas été sans controverse, en particulier au cours de la dernière décennie où l’ancien président Michael Sata était encore en vie.

Le « Roi cobra »

Ce leader a servi de 2011 à 2014 durant un seul mandat mais il a été le principal opposant pendant environ dix ans auparavant. Durant cette période, il a gagné son surnom de « King Cobra » pour le vitriol qu’il aurait craché sur ses adversaires, et qui était parfois même dirigé contre la Chine. Il a accusé le partenaire stratégique de longue date de la Zambie d’exploitation néo-coloniale vicieuse en raison de la façon dont ses pratiques économiques et environnementales ont été perçues, et sa rhétorique a été si dure à un moment que la Chine a même menacé de couper les relations avec la Zambie s’il gagnait les élections en 2016. Sa victoire en 2011 a fait froid dans le dos de la communauté chinoise de Zambie en raison de son attitude hostile envers son pays, mais il n’a pris aucune mesure radicale comme certaines personnes s’y attendaient et a donc maintenu le partenariat stratégique entre les deux États jusqu’à sa mort prématurée en 2014.

Le manque de « marges de manœuvre » de Lungu

À l’époque, Lungu a été choisi lors d’une élection spéciale pour continuer à servir le reste du mandat de Sata, après quoi il a été élu pour le sien en 2016. Ces deux élections ont été décriées comme « frauduleuses » par l’opposition, qui s’est depuis agitée pour renverser leur résultat par tous les moyens possibles, y compris en déposant une procédure de destitution contre lui à la fin du mois dernier. Compte tenu de la marge très étroite avec laquelle il a remporté le vote il y a près de deux ans, Lungu a très peu de marge de manœuvre et comprend bien la grande pression que toute crise économique pourrait lui mettre, sans parler de ce qui pourrait arriver si le Congo voisin s’effondrait à la suite de sa guerre hybride beaucoup plus violente. C’est dans ces circonstances que Lungu pourrait solliciter la Chine pour un prêt si rien ne vient rapidement du FMI.

Importance de la Route de la soie

La dépendance économique croissante de la Zambie vis-à-vis de la Chine complèterait la dépendance stratégique de son homologue, dans le cadre de la vision globale de Pékin concernant la connectivité de la nouvelle Route de la soie qui considère le pays enclavé du sud de l’Afrique centrale comme un pays « relié aux autres par la terre », au même titre que le Laos  formant une jonction intérieure clé reliant un éventail de corridors d’infrastructures transnationales. La signification logistique du pays pour relier les deux côtes du continent s’explique mieux par la carte ci-dessous, qui décrit les principaux méga-projets impliqués :

Africa map
* Rouge : TAZARA * Vert : TAZARA-Katanga-Benguela/TAZARA-Voie ferrée du Nord-Ouest-Benguela * Rose : Couloir de Walvis Bay * Bleu : Réseau ferroviaire Zambie-Zimbabwe-Afrique du Sud * Violet : ZaMM (Zambie-Malawi-Mozambique)
Néanmoins, le resserrement des relations entre ces deux partenaires historiques sera sûrement saisi par l’opposition pour alléguer − probablement sur le « conseil » des États-Unis ou après avoir imité leurs récits − que la Zambie devient le « Sri Lanka africain » en raison du risque spéculatif de sa possibilité de  tomber dans un « piège de la dette » massif dont elle ne pourrait « s’échapper » qu’après « avoir abandonné » ses actifs physiques de la Route de la soie. Il est à peine nécessaire de dire que ce scénario sans fondement mais alarmiste pourrait être exactement ce qu’il faut pour que les démagogues politiques rassemblent une masse critique de « manifestants » (émeutiers) et déstabilisent l’État.

Le commutateur indo-japonais

Le « chaos constructif » pour lequel les États-Unis sont devenus tristement célèbres pourrait être utilisé avec cynisme afin de priver la Chine de son pays de transit irremplaçable dans la Route de la soie d’Afrique Centrale et du Sud, en déstabilisant sans fin la Zambie. Mais une stratégie beaucoup plus « orientée vers l’avenir » que le simple fait de gâcher la vision de connectivité de la Chine, reviendrait à la remplacer par son concurrent indo-japonais avec son « Corridor de croissance Asie-Afrique ». Les méga-projets reliés dans lesquels Pékin a des intérêts pourraient se poursuivre et continuer à recevoir des investissements de la Chine, même si le gouvernement actuel est remplacé par un autre semblable à celui de Sata comme résultat possible de cette crise fabriquée. Mais la différence porterait sur l’inimitié de l’État envers la Chine (même si elle n’était que rhétorique pour satisfaire une promesse de campagne) et conduirait par défaut à des relations croissantes avec les rivaux indo-japonais de Pékin « dirigeant dans l’ombre ».

Ces nouvelles relations pourraient prendre la forme de financements conjoints de ces deux grandes puissances pour le reste de ces méga-projets ou même pour chercher à sortir entièrement la Chine dans certains cas, ou dans tous si cette stratégie était poussée à son extrême. Le plus loin où cela pourrait aller serait qu’un gouvernement véritablement anti-chinois arrive au pouvoir en Zambie et « nationalise » les investissements de Pékin ou crée des difficultés « légales » à ses opérations là-bas, forçant les Chinois à vendre leurs entreprises et à se retirer de ce marché. Cependant, il est peu probable que cela se produise immédiatement et sans une forme de lutte qui pourrait éventuellement voir la Chine « rappeler ses dettes » et endosser par inadvertance le « rôle néo-colonial » dont elle est accusée, faisant ainsi potentiellement basculer le scénario du « commutateur » indo-japonais dans un fait accompli. Le but de mettre cette pression multiforme sur la Chine est de l’amener à réagir de manière excessive pour la faire tomber dans ce piège.

Réflexions finales

Il est trop tôt pour évaluer la véracité des rapports sur la soi-disant dette secrète de la Zambie, mais il est fort probable que ce scandale −  réel ou imaginaire − deviendra d’une manière ou d’une autre, que ce soit en reprochant à Pékin l’existence de prêts non officiels, s’ils sont finalement prouvés, ou en prétendant que la Chine se livre à un « néo-colonialisme » si elle prête encore plus d’argent au pays en cas de refus du FMI. Les deux récits possibles partagent une base commune pour avancer l’intrigue militarisée que la Chine transforme la Zambie en un « Sri Lanka africain » en la « capturant » dans un « piège de la dette désastreux » indépendamment des dividendes d’infrastructure qui en sont la contrepartie. En outre, cela pourrait être exploité pour enflammer le sentiment anti-chinois déjà élevé dans le pays, et donc menacer le gouvernement.

Les États-Unis prévoient que le résultat final de toute campagne de pression durable contre les autorités sera le « rééquilibrage » géostratégique de la Zambie vers le « corridor de croissance Asie-Afrique » indo-japonais, afin de compenser sa « dépendance » supposée à la Nouvelle Route de la soie. Ce résultat pourrait être avancé, que le président Lungu reste ou non au pouvoir, parce qu’il pourrait soit faire une telle « concession » symbolique à l’opposition, soit un gouvernement anti-chinois pourrait le remplacer et le faire à un degré encore plus extrême. L’Inde et le Japon se préparent déjà à opérer des percées dans cet État de transit géostratégique crucial, et la combinaison des crises politique et économique pourrait être mise à profit pour améliorer leur position future dans l’État. Reste à savoir si la Zambie parviendra à « équilibrer » astucieusement ces deux « blocs », mais ce qui est incontestable, c’est que le pays devient plus important que jamais dans la nouvelle guerre froide.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

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